Le comité d'esclaves

Le comité d'esclaves


Le comité d'esclaves est une caricature hautement fantaisiste des réunions du Comité d'Entreprise qui siégeait au début des années 80 au siège de la firme ITT-Composants à Bagneux (92).
Bien sûr, cette pièce faisant allusion à des situations et à des personnages réels, elle ne pouvait être comprise et appréciée que par les témoins de l'époque. Rien n'est gratuit, rien n'a été inventé (sauf bien sûr des exagérations telles que le suicide d'un des membres ou le massacre final) et chaque parole prononcée fait référence à un fait ou un problème existant.
Les noms des personnages sont inspirés de leurs véritables patronymes mais en les latinisant un peu pour mieux restituer l'atmosphère des tragédies antiques.
J'espère que ceux qui liront aujourd'hui ma petite pièce en tireront quelque plaisir malgré leur méconnaissance du contexte de l'époque. 


                                             


PERSONNAGES
        


BOURGEOISIUS       Le Maître                    (en réalité, le PDG)


BOURGEOISIUS       Le Maître                     (en réalité, le PDG)
MORVANUS              Son Confident             (en réalité son Directeur)

FERIUS                      Le chef des esclaves     (en réalité le chef du personnel)
GRABIUS                   Son Confident               (en réalité son adjoint)

MAIROTUS                Le scribe              (un employé chargé de noter les décisions)
TAFOURUS               Un esclave          (en réalité un employé)
CHAPINUS                Un esclave           (en réalité un employé)
HALEVIUS                 Un esclave           (en réalité un employé)
ZOZAYUS                  Une esclave         (en réalité une employée)
DIJIUS                       Une esclave          (en réalité une employée)
HAMANUS                 Une esclave          (en réalité une employée)
ROZUS                       Une esclave           (en réalité une employée)

LE FIGURANT            Un esclave         (en réalité un employé et auteur de cet ouvrage)


Toute ressemblance avec des personnages ou des faits réels n'est absolument pas fortuite et a été même hautement voulue

                                                        



ACTE I

BOURGEOISIUS, MORVANUS
           

MORVANUS
Bourgeoisius, est-ce aujourd'hui que certains esclaves
Ont droit de réunion dans l'une de ces caves ?

BOURGEOISIUS
Oui, c'est le C.E., ou Comité d'Esclavage,
Un mouvement nouveau que César encourage

MORVANUS
Ah je te l'avoue, c'est pour moi un grand souci
De les voir chaque mois se réunir ici.
Comment peut-on permettre à un tel Comité
En nos murs de siéger en toute impunité ?
Ne crains-tu pas que tant de générosité
Favorise l'action d'un esclave excité
Et qu'ensemble ensuite ils complotent et s'unissent ?
A Rome déjà nous avons vu Spartacus
Défiant les armes à la main…

BOURGEOISIUS
                                    …Non Morvanus !
Modère tes craintes et ne t'inquiète pas
Car de ces réunions il ne peut rien sortir.
J'y ai des espions qui les suivent pas à pas,
J'ai ton bon Grabius qui les écoute glapir,
Le scribe Mairotus qui note leurs soupirs
Et mon bon Férius qui étouffe leurs désirs.
De toute manière ce sont des âmes viles
Qui ne peuvent traiter que de sujets futiles
Et pour éviter tout éclat d'intelligence
Toutes les questions sont préparées à l'avance.
Chacun se prend pour Démosthène l'orateur
Mais leurs discours le plus souvent sont sans valeur.
Ils discutaillent, ils piétinent, ils ergotent
Et il est vraiment impossible qu'ils complotent
Car dans ce joyeux défoulement collectif
Ils sont très méchants mais surtout inoffensifs.

MORVANUS
Tu me rassures un peu mais je suis rétif
Devant ces libertés accordées aux captifs.

BOURGEOISIUS
Hé bien puisque malgré tout tu restes sceptique
Et qu'à mon discours tu demeures hermétique,
De derrière ce rideau avec discrétion
Observons tous deux la prochaine réunion.

(ils se dissimulent dans les rideaux des coulisses)

                                               


ACTE II
Scène 1


GRABIUS, MAIROTUS, TAFOURUS, CHAPINUS, HALEVIUS,
ZOZAYUS, DIJIUS, HAMANUS, ROZUS ET LE FIGURANT.
           


DIJIUS
Salut tous les esclaves ! Alors, on commence ?

MAIROTUS
Non chère Dijius, car pour ouvrir la séance
Nous attendons Ferius qui semble être en retard.

TAFOURUS
Sans doute est-il dans cet encombrement de chars
Qui sévit chaque jour à l'entrée de la ville.

DIJIUS
A moins qu'il n'ait eu peur et qu'il ne se défile.

GRABIUS
Allons, allons, Dijius, pas de mauvais esprit.
Tu sais que par son travail Ferius est très pris
Et que s'il lui échoit de ne pas être à l'heure
C'est uniquement en raison de son labeur.

DIJIUS
Ah Grabius, c'est vrai que tu es son confident,
Ca se voit à la façon dont tu le défends.
Nous ne sommes pas dupes : tu défends Ferius
Qui défend Morvanus qui défend Bourgeoisius…

MAIROTUS
Arrête, ô femme ! Modère ta fureur !
Ce Grabius est tout seul et nous sommes plusieurs.
Le jeu est inégal et tu devrais savoir
Qu'à vaincre sans péril on triomphe sans gloire.
Puisque tu veux te livrer à un combat sans merci
Attends au moins Ferius son allié…

ZOZAYUS
                                                         …Le voici !


                                   

Scène 2


LES MEMES PERSONNAGES PLUS FERIUS
           


FERIUS
J'ai eu un contre-temps, une affaire imprévue
Qui m'a pris plus de temps que je n'aurais voulu.
On m'attend ici et on me retient là-bas…
Bref, scribe Mairotus, entamons le débat.

MAIROTUS
La première question selon certains souhaits
Serait d'aborder le problème du fouet.

CHAPINUS
En effet lors de la dernière réunion
Tu avais promis devant tous ces témoins
Un certain nombre de coups de fouet en moins
Pour tous les esclaves donnant satisfaction.
Tu avais même dit, si ma mémoire est saine,
"Réduction du fouet, allègement des chaînes,
Sont les deux mamelles de l'esclave en progrès"
Or je dois avouer à mon plus grand regret,
Que tes engagements n'ont pas été tenus
Et qu'à nouveau le cuir a zébré nos dos nus.

DIJIUS
Réflexion exacte, je puis en témoigner.
Les gardes ce mois-ci nous ont assez soignés.
Le nombre des coups a même été augmenté.
Regarde, j'en ai le dos tout ensanglanté !

MAIROTUS
Epargne-nous la vision de tes chairs d'athlète !
Pour être esclave, on n'en est pas moins esthète.

DIJIUS
Quoi ? Répète un peu !

MAIROTUS
                                 Je dis que les mots suffisent
Et qu'il n'est nul besoin d'enlever ta chemise.

TAFOURUS
Nous sommes déjà suffisamment suppliciés.

CHAPINUS
Oui et l'oxygène en est déjà tout vicié.

FERIUS (à part)
Tandis qu'en leur stupide querelle ils s'enfoncent,
Discret, je mets à profit leur inattention
Pour leur confectionner une habile réponse
Qui décapitera leur sotte prétention.

ZOZAYUS
Il serait temps de revenir à nos moutons
Car de l'objet du débat nous nous écartons.
Ferius il te faut répondre sans faiblesse :
Pourquoi donc n'as-tu point respecté ta promesse ?

FERIUS
Mes amis, je crois que vous m'avez mal compris
Car le sens des mots parfois échappe à l'esprit.
Lorsque j'ai parlé de réduction du fouet
De votre inattention vous fûtes le jouet.
Car le mot "réduction" tel que je l'ai cité,
Ne s'appliquait pas du tout à la quantité
Des corrections journellement distribuées.
Non ! C'est au manche qu'il était attribué.

DIJIUS
Au manche ?

TAFOURUS
                              Au manche ?

FERIUS
                                                     Oui, au manche !
Car les centurions qui le portent à la hanche
Sont quelquefois gênés dans certains mouvements
Et c'est pourquoi en haut lieu il fut décidé
De la réduction du manche de l'instrument.

GRABIUS
Moi j'avais parfaitement compris cette idée.

FERIUS
Scribe, surtout grave bien ces quelques répliques
Car elles font ressortir toute ma technique…

TOUS LES ESCLAVES
Hou ! Hou ! Ferius, tyran, tu t'es moqué de nous !

FERIUS
Criez autant que vous le voulez, on s'en fout !
Ce qui est dit est dit et n'y revenons plus.
Si vous insistez, c'est le martinet en plus.
Et toi, scribe, ne note pas cet incident
Car il pourrait détruire l'effet précédent.

GRABIUS
Oui il n'y a pas de quoi fouetter les bœufs
Et il ne faut pas chercher du poil sur les œufs.
Arrêtez donc de secouer ainsi vos chaînes
Que nous puissions passer à la question prochaine.

DIJIUS
Grrr…

MAIROTUS
Chut ! Mes chers amis, voici la question suivante
Qui sera je l'espère bien plus réjouissante,
Car elle répond à cette soif d'évasion
Qui nourrit en nous les plus folles illusions.
Et c'est Tafourus l'esclave qui vient de loin
Qui va maintenant, ô joie, vous faire le point.

TAFOURUS
A l'occasion de la fête de l'esclavage
Nous voulons organiser un très beau voyage.
Comme vous le savez, toutes les deux années,
Nous avons coutume d'aller nous promener
Dans de lointains pays, sur d'étranges rivages,
Où vivent encore barbares et sauvages.
Chacun se souvient de cette aimable croisière
Que nous fîmes sur une superbe galère
Et qui nous conduisit en un joyeux détour
Visiter la Turquie et tous ses alentours.
Bien sûr il fallut ramer et certains périrent
Mais il y eut aussi tous ces bons souvenirs :
Dois-je vous rappeler ces combats furieux
Qui nous opposèrent à ces Turcs valeureux,
Et le spectacle des supplices hilarants
Que nous infligeâmes aux malheureux perdants ?

ROZUS
Ha Ha Ha !

ZOZAYUS
                        Ce fut un voyage réussi
Et il faut absolument cette fois aussi
Qu'on organise quelque chose de dément
Avec guerres et tortures en suppléments.

TAFOURUS
J'ai consulté quelques agences d'invasion
Et grosso-merdo j'ai tiré la conclusion
Qu'il pouvait être intéressant d'aller en Grèce
Ou bien d'y préférer un séjour à Lutèce.
Ces deux voyages, s'ils sont de prix identiques,
N'ont pas du tout les mêmes attraits touristiques :
La Grèce en effet n'est vraiment intéressante
Que par Lesbos et ses célèbres habitantes.
Lutèce en revanche nous offre la Cervoise
Et le spectacle exquis de femmes brûlées vives
(D'où l'expression connue : griller une Gauloise…)

FERIUS
Tes deux propositions sont aussi attractives
Et sur un choix nous ne pourrons faire chorus
Tant tes programmes sont bons mon cher Tafourus.

TAFOURUS
Ha, mon pauvre Férius, garde ton compliment
Car je dois avouer que lamentablement
Cette fois encore on a loupé la marche
Pour avoir bien trop tard entamé nos démarches.

ROZUS
Ha Ha Ha !

TAFOURUS
                      Vraiment il n'y a pas de quoi rire !
C'était partout complet et au lieu de partir
Vers les sites charmeurs de la Grèce ou de la Gaule
Nous allons rester face aux oies du Capitole.

ZOZAYUS
La situation n'est pas tout à fait critique
Et il reste encore maints circuits touristiques.
Nous avons le temps d'étudier d'autres voyages
Car c'est dans six mois, la fête de l'esclavage.

TAFOURUS
Non, mes amis, non ! J'ai trahi votre confiance
Et ne mérite aucunement votre indulgence.
J'ai mal fait mon devoir, j'ai failli à ma tâche,
Mais l'esclave Tafourus est loin d'être un lâche
Et pour effacer de vos esprits mon erreur
C'est dans mon sang que je laverai mon honneur !

DIJIUS
Ah ! Il sort une dague de sous sa tunique
Et sur son ventre appuie l'extrémité qui pique.

TAFOURUS
Je n'ai pas su organiser votre voyage
Et ne survivrai point à ce méchant ratage
Et ainsi que le fera un peintre plus tard
Je me perce le ventre sept fois de ce dard.

DIJIUS
Tu pourrais quand même choisir pour ton suicide
Autre chose que devant nous t'ouvrir le bide !

TAFOURUS
(se transperçant)
Aïe !.. Voilà qui est fait !Adieu donc mes amis.
Sans moi désormais trouvez un autre voyage
Le mien est tout tracé car c'est au Paradis
Que Jupiter m'attend, debout sur le rivage.

MAIROTUS
Si tu crois que les dieux n'ont rien de mieux à faire
Que te t'attendre, seul, sur leur débarcadère
Tu te fais des illusions et meurs en rêvant…
Bref ! Assez plaisanté ! Voyons le point suivant.

HALEVIUS
J'aimerais qu'on parle de l'esclave pointeur
C'est à dire de ce scribe dont le labeur
Consiste à graver sur des tablettes d'argile
Les heures d'entrée et de sortie des serviles.
Car cet esclave me paraît bien capricieux
Puisque devant certains il se ferme les yeux
Alors que pour d'autres il les tient grand ouverts.
D'où vient ce procédé très inégalitaire ?
Pensez-vous donc vraiment qu'il soit de très bon ton
Que les uns soient enregistrés et d'autres non ?
Je ne parle pas bien sûr des itinérants
Qui vont flâner sur les chemins avoisinants
Et dont la durée de travail à l'extérieur
Ne peut être l'objet de l'esclave pointeur.
Je parle uniquement des esclaves statiques
Qui à plein temps ici exercent leur pratique
Et qui peinant en ces murs des journées entières
Ont pu voir leur temps de souffrances journalières
Augmenté ou diminué suivant l'humeur
Et la fantaisie de notre scribe pointeur.
Trouvez-vous normal enfin que certains malins
Au lieu de s'adresser à lui en bon latin
Préfèrent passer à côté en l'ignorant
Et que lui de son côté reste indifférent ?
A sa tâche ce scribe ne s'applique guère
Et sur ses fonctions j'aimerais qu'on m'éclaire.

FERIUS
Ta tirade fut vraiment très intéressante
Et maintenant passons à la question suivante.

HALEVIUS
Mais…

MAIROTUS
       …Quelqu'un voudrait parler de la fosse aux lions
Qui s'emplit trop vite selon son opinion.

DIJIUS
En effet de nombreux esclaves disparaissent
Et leurs chaînes vides en cadeau ils nous laissent.
Ils furent jetés à la fosse aux lions c'est sûr,
Et au tigre Assedic donnés en pâture.

FERIUS
Ah non ? Je n'ai jamais rien remarqué de tel
Mais s'il en fut, il faut me préciser lesquels.

CHAPINUS
Nous avons l'exemple de l'esclave Paquus
Dont il ne reste plus que les os et les puces.
Puis chacun fut témoin du geste suicidaire
D'Anselmus qui sauta, la tête la première…

FERIUS
Le cas d'Anselmus est tout à fait différent
Puisqu'il s'agit d'une œuvre d'assainissement
Et que le seul vrai motif de son triste sort
C'est la lutte contre la pollution sonore.

MAIROTUS
Evidemment vu sous cet angle salutaire
On ne peut qu'apprécier ce drame nécessaire
Et son suicide la réduisant au silence
Fut pour tout le monde source de bienfaisance.

DIJIUS
D'accord pour Anselmus. Mais il y en eut d'autres
Qui sans doute aujourd'hui ne seraient plus des nôtres
S'ils vous avaient cédé quand vous les invitiez
A se jeter dans la fosse aux lions tout entiers.

CHAPINUS
D'ailleurs Hamanus peut donner son témoignage.

HAMANUS
Oui c'est vrai qu'on m'avait préparé mes bagages
Qu'on m'avait ôté mes chaînes et m'avait dit :
Ne reste point parmi ces esclaves maudits
Libère-toi de ta servile condition
Et toute seule descend dans la fosse aux lions.

GRABIUS
Oh, tu sais bien que l'on avait dit ça pour rire
Et qu'il ne faut pas tout le temps penser au pire.

ROZUS
Ha Ha Ha !

HAMANUS
                      …Non j'affirme que c'était sérieux
Puisque vous m'aviez même en guise d'adieux
Préparé l'échelle qui descend dans l'arène.

DIJIUS
Heureusement que tu te trouvas d'autres chaînes.

CHAPINUS
Et l'on peut aussi évoquer Jacquelinus
Abandonnée dans le désert par Catoirus
Puis sauvée des vautours et des rats sans merci
Par le galant Delayus du camp de Torcy

DIJIUS
Oui et…

FERIUS
                 …Mairotus, inutile que tu notes
Ces élucubrations complètement idiotes
Car, esclaves, en vérité je vous le dis,
Vous outrepassez les limites du permis !
Vous n'êtes pas ici pour donner votre avis
Sur les décisions qui régissent votre vie.
Vous n'êtes pas ici pour changer quelque chose
Aux ordres et aux caprices qu'on vous impose.
Parlez de vos chaînes, discutez du voyage,
Critiquez le fouet, le pain ou le fromage,
Mais ne sortez pas de ce cadre réservé
Ou je sens que vais encore m'énerver.

ZOZAYUS
Et en quoi cela peut-il te déranger
Qu'on discute ici de ce qu'on… voudrait changer ?

FERIUS
Cela me dérange en ce sens que j'ai des ordres
Et que Bourgeoisius va me taper et me mordre
Si jamais il apprend que par trop d'indulgence
Je n'endigue point le flot de vos doléances.

DIJIUS
Quoi ? Mais il faudrait savoir dans quel camp tu es,
Et du maître ou de nous, de qui es-tu le plus près ?

FERIUS
Vous devriez savoir qu'être Chef des Esclaves
Est un métier à décourager les plus braves
Puisqu'il faut du maître défendre l'intérêt
Tout en faisant semblant d'écouter ses sujets.

DIJIUS
Ainsi, infâme, tu avoues ton double jeu
Et reconnais nous jeter de la poudre aux yeux ?

GRABIUS
Allons, allons, ilne faut pas exagérer…

DIJIUS
Non ! Un coup pareil je ne peux le digérer
Et sans perdre un seul instant je m'en vais châtier
Les deux représentants d'un si vilain métier !

MAIROTUS
Oh ! Du ventre de Tafourus déjà tout sec
Elle arrache le glaive et les boyaux avec
Et levant rageusement l'arme fatidique
Elle se précipite sur nos deux hérétiques.

DIJIUS
Tiens, attrape ce coup en plein dans les gencives !

FERIUS
Loupé ! Comme tu vois j'ai le sens de l'esquive
Et pour éviter ton coup je me suis baissé.

GRABIUS
Assez Dijius, tu vas finir par nous blesser.

DIJIUS
Vous blesser, oui, et même vous faire périr
Car mon flot de rage ne se pourra tarir
Qu'à la vue de vos cadavres ensanglantés
Dont nous aurons coupé les têtes édentées.

FERIUS
Tu parles bien Dijius mais n'es guère efficace
Car tes coups pour l'instant ne fendent que l'espace.
Mais moi je vais te montrer ce que je sais faire
Avec ma belle épée et mon trident de fer.

DIJIUS
A moi les esclaves ! Bougez-vous la carcasse
Au lieu de rester accroupis sur vos paillasses.

ZOZAYUS
En guise de lassos utilisons nos chaînes
Et à coups de marteau crevons-leur la bedaine.

MAIROTUS
Pendons-les haut et court !

ROZUS
                                …Marquons-les au fer rouge !

HALEVIUS
Mangeons-leur le foie !

ZOZAYUS
                                   …Attention ! le rideau bouge…

                                                           
 
ACTE III

Tous les personnages
           

BOURGEOISIUS
(bondissant depuis les coulisses côté cour)
Ah Ah ! Heureusement que nous étions présents
Pour espionner ce comité de malfaisants.

MORVANUS
(bondissant depuis les coulisses côté jardin)
Ferius, Grabius, on est avec vous de tout cœur
Pour repousser l'attaque de vos agresseurs.

GRABIUS
(se prosternant à leurs pieds)
Bourgeoisius, Morvanus ! Vous êtes merveilleux
D'apparaître au bon moment ainsi que des dieux.

FERIUS
En effet, nous aurions succombé sous le nombre
Si vous n'aviez pas jailli tout armés de l'ombre.

CHAPINUS
Lorsque vous aurez terminé vos embrassades
Vos assauts de politesse et autres pommades
Nous vous prierons de bien vouloir prendre conscience
De la fragilité de vos quatre existences.

BOURGEOISIUS
Ah Ah Ah ! Vous semblez bien sûrs de vous, esclaves,
Et vous confondez être fou et être brave
Car il faut d'esprit n'être pas tout à fait sain
Pour oser nous défier les armes à la main.

CHAPINUS
Allons ! Préparez-vous, imprudents téméraires,
A comparaître bientôt devant Jupiter.

DIJIUS
Esclaves, à l'attaque !…

LE FIGURANT
                                           …A ce cri inhumain,
Je m'éveille tout à coup pour être témoin
D'une sauvagerie à nulle autre pareille
Dont la beauté sanglante un instant m'émerveille.
Les combattants s'affrontent avec tant de haine
Que les chocs prodigieux des épées et des chaînes
Créent des explosions en comparaison desquelles
Le Vésuve et l'Etna ne sont que crécelles.

Les chaînes férocement rugissent dans l'air
Les épées joyeusement entaillent les chairs
Et à l'issue de cette première mêlée
On peut voir Grabius qui gît, le crâne fêlé.

Nul ne peut un instant s'attendrir sur son sort
Car aussitôt, et mûs comme par un ressort,
Les deux groupes l'un vers l'autres se précipitent
Et avec art s'égorgent et se décapitent.

D'Halevius la tête est violemment décollée
Et celle d'Hamanus la suit dans la foulée,
Telles deux caillasses lancées par catapulte.

Puis d'un très élégant coup de chaîne il résulte
La strangulation instantanée de Ferius
Qui en mourant a le temps d'attraper Rozius
Et de lui faire avaler son glaive en entier.

Les combattants sont féroces et sans pitié.
Le sang gicle de partout, aspergeant les murs
Et le sol est jonché de dents et de fémurs.

Chapinus lance alors une attaque démente
Mais son pied dérape dans la bouillie sanglante.
Bourgeoisius alors se baisse et l'index tendu
Il crève les yeux du Chapinus étendu.

La lutte est devenue confuse et incertaine
Et Zozayus emmêlée dans ses propres chaînes
Ne peut parer de Morvanus le coup de masse
Qui lui défonce gaiement sa frêle carcasse.

Du plafond pendent des guirlandes de viscères
Agrémentés de cœurs enrubannés d'artères
Et c'est dans ce décor joyeux et émouvant
Que vont se mesurer les quatre survivants.

Un instant figés ils s'observent en silence,
Statues immobiles et guerriers de faïence,
Leurs yeux par moments semblent jeter des éclairs
Et leurs traits se tordre de haine et de colère.

Ils sont là, le souffle court, s'épiant du regard,
Nul n'osant bouger ni faire le moindre écart...

Soudain Mairotus poussant un cri inhumain
Bondit comme un diable, le stylet à la main,
Et fondant sur Morvanus d'un geste gracieux
Il lui plante l'instrument entre les deux yeux.

Contemplant sa victime il se demande alors
Comment il décrira ce coup dans son rapport.
Mais il ne peut longtemps savourer sa victoire
Car Bourgeoisius lui démantèle la mâchoire
Et l'esclave désormais privé de sa face
S'écroule parmi les boyaux et les carcasses.

BOURGEOISIUS
Dijius, tu es seule et ce serait un suicide
Pour toi de vouloir prolonger ce génocide.

DIJIUS
Moi je pensais que c'était pour toi au contraire
Que les prolongations devenaient suicidaires.

BOURGEOISIUS
Allons allons ! Essaie d'être un peu raisonnable
Tu sais que ma botte secrète est imparable.

DIJIUS
Hé bien puisque tu sais combattre avec éclat
Montre-moi donc comment tu pares ce coup-là.

LE FIGURANT
C'est alors que joignant le geste à la parole
L'esclave s'élance en hurlant comme une folle
Et surprenant l'adversaire désemparé
Elle lui assène un coup qu'il ne peut parer.

Bourgeoisius choit mais avant qu'il ne se relève
Sa tête est déjà tranchée d'un seul coup de glaive.
L'attaque fut précise, rapide efficace
Et ne nécessita pas même le coup de grâce

Alors le maître enfin étendu à ses pieds
Dijius épuisée s'adosse au mur et s'assied…
Tout est calme à présent dans cette étrange cave,
Décor de ce tragique Comité d'Esclave
Et la survivante regardant autour d'elle
Ne voit plus qu'entrailles, ossements et cervelles.

Mais soudain, dans toute l'horreur d'un mauvais rêve,
Le maître décapité doucement se lève
Et balançant son cou, moignon ensanglanté,
Il se dirige sur l'esclave épouvanté.

Son corps seul peut marcher, ô surprise grandiose,
Car sa tête ne lui servait pas à grand-chose
Et sa cervelle ayant rarement fonctionné,
Bourgeoisius sans elle peut fort bien s'actionner.
Après sa mort comme de son vivant, il erre
Entièrement régi par sa moelle épinière.

Dijius paralysée voit le mort s'approcher
Et ses mains osseuses à son cou s'accrocher.
Un instant ils luttent avec férocité
Puis s'écroulent, enlacés pour l'éternité…